Eiger : Arête Mittellegi

07-08 septembre 2024

La Team Météo Incertaine se retrouve pour la deuxième partie de son week-end “Grande Course”. La météo n’est pas encore au top du top, mais nous ne nous décourageons pas. Nous optons donc pour une course en Suisse où les prévisions sont meilleures. Direction l’Eiger dans l’Oberland.

Nous nous préparons pour faire la traversée intégrale, qui consiste à partir à pied de Alpiglen, faire la traversée des Hörnli -jolie, grimpante, et assez sauvage-, dormir au refuge Mittellegi, puis continuer sur la fameuse traversée Mittellegi jusqu’au sommet de l’Eiger et redescendre par l’arête sud. Malheureusement la fenêtre météo se raccourcit fortement. Nous laissons donc de côté la première partie de la course pour faire la Mittellegi à la journée. Cadre grandiose garanti!

L’imposante face Nord de l’Eiger – © GFHM

Après une bonne nuit et un petit déjeuner de luxe à l’auberge d’Alpiglen (n’étant pas sûres que la gardienne nous ferait un petit dej matinal, nous avions prévu gâteaux et pancakes… c’est donc un double petit dej!), nous embarquons dans le train. L’objectif étant d’arriver à la Mer de Glace par le train pour pouvoir ensuite rejoindre le refuge Mittellegi et commencer la course.

Nous n’avions pas imaginé que l’épreuve du train serait une des étapes les plus compliquées du week-end! Nous devons enchaîner 3 minis trains, les gares sont blindées, impossible de prendre le dernier billet sur une borne, et il est difficile d’obtenir des informations. Nous tentons tant bien que mal de comprendre comment tout cela fonctionne. 5 veste oranges et bleus qui s’agitent au milieu d’un tourbillon de gens en tenue de ville, venus prendre “le train le plus haut du monde”. Pour couronner le tout, nous sommes le jour du trail de l’Eiger, ce qui n’aide en rien pour l’affluence. 

Arrivée à notre gare finale, il faut trouver l’entrée au glacier. Un contrôleur nous suggère, amusé, de prendre l’escalier au bout de la pièce. “Mais c’est pas sûr que la porte soit ouverte”, ajoute t-il d’un ton amusé.

Coup de bol la porte est ouverte. Nous nous engouffrons dans un couloir sombre en pierres, enjambons tout un tas de tuyaux en PVC abandonnés et ouvrons la première porte qui s’offre à nous. Sous nos pieds, une centaine de mètres de vide nous sépare du glacier. Ce dernier a bien reculé depuis l’inauguration du train en 1912, c’est impressionnant! Ceci explique la présence de ces tuyaux abandonnés au milieu du couloir. Nous rebroussons chemin et descendons les escaliers le plus bas possible. Quelques barreaux de viaferrata, un petit rappel et nous voilà enfin sur le glacier! Fini la foule et la civilisation, notre aventure alpinistique peut commencer!

Approche glaciaire au milieu des crevasses béantes – © GFHM

Il nous reste 2h d’approche sur le glacier puis une pente rocheuse peu accueillante pour prendre pied sur l’arête, au niveau du refuge Mittellegi. Avec toutes ces péripéties, nous ne sommes vraiment pas en avance sur le timing. Il est déjà midi quand nous attaquons l’arête.

S’en suit alors une magnifique course d’arête jusqu’au sommet de l’Eiger sous un soleil radieux. Ce terrain très particulier est peu propice à la pose de points de protection. Nous devons donc faire preuve d’agilité dans les changements d’encordement et l’assurage en mouvement, ce qui est un très bon exercice. Je me laisse guider par Laura qui alterne de façon fluide entre encordement à 3m, 10m, pose de points ou assurage en mouvement. Nous croisons quelques cordes fixes, notamment sur les parties de l’arête qui passe en versant nord. 

Chalets suisses et vaches paisibles à notre droite, immense glacier crevassé et fatigué à notre gauche, nous nous trouvons vraiment à la frontière entre 2 mondes, marquée par cette magnifique arête de l’Eiger. Nous avons également quelques points de vue vertigineux sur la mythique face nord! Arrivée au sommet à 16h30, l’autre moitié de la course nous attend encore.

On continue ensuite sur une belle arête de granit, encore longue et exigeante. Cette partie est plus grimpante et le rocher plus compact. Je défais quelques anneaux et pars déterminée en quête de fissures pour poser mes friends. Ce rocher est beau, ça déroule, c’est un régal.

Jusqu’à ce que…

…La nuit tombe…

… Le vent se lève …

… La fatigue monte…

… La panique arrive.

Peu à peu ce doux rêve ensoleillé sur l’Eiger commence à basculer. C’est dans une toute autre ambiance que nous finissons la course.

“Sors ta frontale!” me crie Seb. 

“Ouais ouais j’y vois encore pour le moment…”. Puis je n’y vois plus rien, pas le choix.

Le vent commence à souffler de plus en plus, créant un bruit de fond permanent et assourdissant. Puis les rafales arrivent. Il y a plus de 80km/h de vent.

En tête du cortège, je dois être super vigilante quant à la façon dont je pose mes points. Bientôt les sangles ne sont plus d’aucune utilité : à peine posées, elles volent au vent.

“Seeeeeeb je n’ai plus de protections!!”

“T’inquète pas, avaaance, c’est moi qui les mets.”

Il devient difficile d’avancer. Chaque pas doit être assuré en se tenant avec les mains en cas de rafales. Arrivée sur une plaque de neige gelée je panique. Qu’est ce qu’il se passe si je glisse?

Je sens la corde se tendre. Seb me crie quelque chose. Je n’entends rien. Après 5 tentatives, à 30cm de mon oreille je finis par comprendre.

“Je vais voir les filles derrière et accrocher nos deux cordées ensemble!”

Super idée de Seb pour maximiser la sécurité. Mais avancer encordés à cinq dans ces conditions demande une sacré attention pour ne pas risquer de déséquilibrer une personne en train d’escalader ou désescalader un passage délicat.

J’alterne entre phases d’angoisses où je me demande ce qu’on fait là, dans la nuit et la tempête, et phases de confiance (ou résignation?) où je me dis qu’avancer est la seule façon de sortir de là et que l’on doit se soutenir les unes les autres.

Le vent se lève sur l’Eiger – © GFHM

La réserve de friends de Seb s’épuise et nous devons changer le sens de la cordée. Je profite de ce lapse de temps pour ajouter une doudoune. Nous sommes en plein vent, je fais super attention à ne pas perdre mes gants en les accrochant sur mon sac avec un mousqueton. Trop pressée de me rhabiller, j’en oublie mes gants sur le sac. Je me contorsionne afin d’essayer de les attraper sans enlever mes sangles et anneaux. Je donne tout ce que je peux pour m’étirer, essayer de les attraper du bout des doigts. J’ai l’impression que mon épaule va se déboiter. Échec cuisant, le mousqueton s’ouvre et un gant s’envole. Je le regarde, désespérée, quelques mètres en dessous. Il est impensable d’aller le récupérer. Tant pis pour moi, je fourre ma main dans ma manche et la sort seulement quand ma prise de main gauche est trop précaire. 

La partie rocheuse se termine enfin et nous trouvons refuge derrière une congère pour enfiler nos crampons. Plus qu’une petite arête de neige, puis la traversée du glacier jusqu’au refuge Mönchsjochhütte. Nous sommes dans un épais brouillard, heureusement le retour est bien tracé. Nous passons en mode automatique et utilisons nos dernières pincées d’énergie. 

Une dernière petite côte, puis la lumière du refuge. ça y est! On arrive!

Nous sommes épuisées physiquement et émotionnellement, mais fières de nous !

Il est 22h30, autant dire que nous arrivons un peu tard pour le repas. L’aide gardienne nous donne des bouteilles d’eau et de coca. Nous grignotons nos restes de pic-nics, debriefons cette fin de course pleine d’émotions, et partons nous coucher.

Le lendemain c’est l’unanimité, personne n’a dormi, même pas Seb. Entre l’adrénaline, le coca de 23h, les corps qui ont du mal à se réchauffer, ce n’était vraiment pas notre meilleure nuit en refuge, ça c’est clair.

Nous profitons du déjeuner suisse bien garni. Aucune de nous n’a vraiment envie de partir au Monch comme prévu, d’autant plus que la météo n’est pas motivante : brouillard et vent au programme. Quelques cordées se sont quand même engagées dans la voie.

Instant touristique, nous profitons d’être dans la gare la plus haute du monde pour faire un tour à l’exposition sur la construction du train et visiter la grotte de glace et ses belles sculptures.

L’heure du pépite-rateau a sonné. Au bilan cette fois, cette fin de course de l’Eiger nous aura bien marqué. Plusieurs d’entre nous ont imaginé que l’on ne descendrait jamais de cette montagne. Mais nous sommes fières d’avoir tenu jusqu’au bout malgré les ascenseurs émotionnels et la fatigue. Les retour de Seb, sa confiance en nous et le récit de certaines de ces aventures tumultueuses en montagne nous rassurent beaucoup.

“Le pire que je pouvais imaginer, c’est que l’une de vous décide d’arrêter d’avancer. Mais là, je vous faisais confiance, je savais que c’était dur, mais que l’on finirait par y arriver”, nous confie t-il.

Finalement nous repartons en nous disant que cette course nous permettra de relativiser la prochaine fois que nous serons dans une situation délicate.

Par cette course aussi belle que rude, l’Eiger aura tout de même bien marqué nos esprits. Ces moments de partage entre nous, et avec notre guide Seb, ne sont pas prêts d’être oubliés.

Réaliser une course dans une telle ambiance nous invite aussi à nous questionner sur notre approche de la montagne, et sur ce qui nous pousse à aller là-haut.

Caroline, Laura, Estelle, et Karine

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